Pour voir le film l’Odyssée de Christopher Nolan, il vaut mieux faire comme les rameurs du navire d’Ulysse qui s’enduisaient les oreilles de cire pour ne pas céder au chant des sirènes. Aujourd’hui c’est la déesse romaine Quies qui peut jouer ce rôle dans des salles de cinéma où des bruits épouvantables de vents, de tonnerre ou de cliquetis d’armes sont sensés aider le spectateur à vivre l’action.
Pour une analyse complète du film dans toutes ses dimensions, je vous renvoie à l’excellente analyse de Robert Delord, professeur de lettres classiques mais également spécialiste du genre cinématographique du peplum : en ligne sur le site d’Arrête ton char !.
Mais l’Odyssée a eu une suite qui débute quand Calypso vient de laisser partir Ulysse :
Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouvait malheureuse d’être immortelle. Sa grotte ne résonnait plus de son chant ; les nymphes qui la servaient n’osaient lui parler. Elle se promenait souvent seule sur les gazons fleuris dont un printemps éternel bordait son île : mais ces beaux lieux, loin de modérer sa douleur, ne faisaient que lui rappeler le triste souvenir d’Ulysse, qu’elle y avait vu tant de fois auprès d’elle. Souvent elle demeurait immobile sur le rivage de la mer, qu’elle arrosait de ses larmes, et elle était sans cesse tournée vers le côté où le vaisseau d’Ulysse, fendant les ondes, avait disparu à ses yeux
Tout à coup, elle aperçut les débris d’un navire qui venait de faire naufrage, des bancs de rameurs mis en pièces, des rames écartées çà et là sur le sable, un gouvernail, un mât, des cordages flottant sur la côte ; puis elle découvre de loin deux hommes, dont l’un paraissait âgé, l’autre, quoique jeune, ressemblait à Ulysse. Il avait sa douceur et sa fierté, avec sa taille et sa démarche majestueuse. La déesse comprit que c’était Télémaque, fils de ce héros (Pages 1 et 2 de l’édition Didot, 1841, reproduite dans Wikisource).
Nous sommes au début des Aventures de Télémaque, écrit par Fénelon pour l’éducation du Duc de Bourgogne, un des petits-fils de Louis XIV dont il était le précepteur. Comme dans l’Odyssée, on va voir se succéder des récits racontés et des épisodes vécus en direct.
L’épisode chez Calypso va être un long retour en arrière qui occupe les six premiers livres (sur les 18 de cette édition). Ensuite, recueilli par un navire phénicien, Télémaque commence une navigation entrecoupée de récits du passé qui le conduisent à Salente en Calabre. Le séjour va occuper les livres 7 à 17, avec au livre 14 un séjour aux enfers. Enfin au livre 18, Télémaque arrive à Ithaque.
Entre ce début chez Calypso et cette arrivée à Ithaque, le contenu peut varier entre plusieurs genres qui ont tous un point commun c’est leur désir d’être moralisant : par exemple au livre 2, Télémaque, capturé par des Égyptiens remonte le Nil jusqu’à Memphis. La situation de l’Égypte est ainsi décrite :
Si la douleur de notre captivité ne nous eût rendus insensibles à tous les plaisirs, nos yeux auraient été charmés de voir cette fertile terre d’Égypte, semblable à un jardin délicieux arrosé d’un nombre infini de canaux. Nous ne pouvions jeter les yeux sur les deux rivages sans apercevoir des villes opulentes, des maisons de campagne agréablement situées, des terres qui se couvraient tous les ans d’une moisson dorée sans se reposer jamais, des prairies pleines de troupeaux, des laboureurs qui étaient accablés sous le poids des fruits que la terre épanchait de son sein, des bergers qui faisaient répéter les doux sons de leurs flûtes et de leurs chalumeaux à tous les échos d’alentour (p. 18).
Alors intervient Mentor, le précepteur qu’avait donné Ulysse à Télémaque :
Heureux, disait Mentor, le peuple qui est conduit par un sage roi ! Il est dans l’abondance ; il vit heureux, et aime celui à qui il doit tout son bonheur. C’est ainsi, ajoutait-il, ô Télémaque, que vous devez régner, et faire la joie de vos peuples, si jamais les dieux vous font posséder le royaume de votre père. Aimez vos peuples comme vos enfants, goûtez le plaisir d’être aimé d’eux ; et faites qu’ils ne puissent jamais sentir la paix et la joie sans se ressouvenir que c’est un bon roi qui leur a fait ces riches présents. Les rois qui ne songent qu’à se faire craindre, et qu’à abattre leurs sujets pour les rendre plus soumis, sont les fléaux du genre humain. Ils sont craints comme ils le veulent être ; mais ils sont haïs, détestés ; et ils ont encore plus à craindre de leurs sujets, que leurs sujets n’ont à craindre d’eux (p.19).
A travers Mentor et Télémaque, c’est Fénelon qui veut expliquer au Duc de Bourgogne ce que c’est d’être un bon roi : son attaque du souverain qui veut se faire craindre de ses sujets est telle que Louis XIV se sentit critiqué et interdit la parution des Aventures de Télémaque. Fénelon est contraint de se retirer dans son évêché de Cambrai où il meurt en 1715. Quant à son élève, il ne fut jamais roi puisqu’il mourut en 1712. En ce qui concerne le personnage de Mentor, avatar de Minerve (et de Fénelon lui-même) il va devenir ensuite un nom commun, un mentor qui guide avec sagesse.
Toute action est suivie d’une morale, que ce soit en bien ou en mal. Par exemple, pendant le séjour à Salente en Calabre, pendant que Mentor reste auprès du roi Idoménée pour lui expliquer comment il doit améliorer le fonctionnement de son pouvoir royal, Télémaque est envoyé seul pour lutter contre des ennemis. Mentor, n’étant plus là, Télémaque agit selon son propre naturel et aveuglé par ses passions il engage un combat fautif qui sème le trouble dans son propre camp. Le combat tourne mal pour Télémaque qui aurait été tué si Minerve du haut du ciel n’était intervenue et n’avait secouru Télémaque.
Cependant la sagesse était revenue avec la force au dedans de Télémaque. À peine Hippias faut-il tombé sous lui, que le fils d’Ulysse comprit la faute qu’il avait faite d’attaquer ainsi le frère d’un des rois alliés qu’il était venu secourir : il rappela en lui-même, avec confusion, les sages conseils de Mentor : il eut honte de sa victoire, et comprit combien il avait mérité d’être vaincu (p. 288).
En écoutant cette histoire, on ne peut oublier que Fénelon croyait au péché originel et à ses yeux, Minerve et son avatar Mentor jouent le rôle de la grâce salvatrice impossible à faire figurer dans ce récit largement antérieur à l’ère chrétienne. Sans Minerve (à l’époque de Fénelon, sans la grâce) la nature corrompue resurgit.
Pour ce qui est de l’attitude qu’un jeune roi doit avoir face à la passion amoureuse, un épisode du passage chez Calypso lui est consacré. Calypso est amoureuse de Télémaque et pour obtenir la réciproque, elle demande à Vénus d’envoyer Cupidon pour percer Télémaque de ses flèches : mais il devint amoureux d’une des nymphes qui entourent Calypso. Mentor essaie de persuader Télémaque de fuir mais c’est sans effet, finalement, ils sont sur des rochers qui surplombent la mer et Mentor ne cherche plus à raisonner Télémaque, il intervient par la force pour provoquer la fuite, seul remède dans ce cas :
Le sage Mentor poussant Télémaque, qui était assis sur le bord du rocher, le précipite dans la mer, et s’y jette avec lui. Télémaque, surpris de cette violente chute, but l’onde amère, et devint le jouet des flots. Mais revenant à lui, et voyant Mentor qui lui tendait la main pour lui aider à nager, il ne songea plus qu’à s’éloigner de l’île fatale. (…)
À mesure que Télémaque s’éloignait de l’île, il sentait avec plaisir renaître son courage et son amour pour la vertu. J’éprouve, s’écriait-il parlant à Mentor, ce que vous me disiez, et que je ne pouvais croire, faute d’expérience : on ne surmonte le vice qu’en le fuyant. Ô mon père, que les dieux m’ont aimé en me donnant votre secours ! Je méritais d’en être privé, et d’être abandonné à moi-même. Je ne crains plus ni mers, ni vents, ni tempêtes ; je ne crains plus que mes passions. L’Amour est lui seul plus à craindre que tous les naufrages (p. 125).
La descente aux enfers
C’est un genre littéraire récurrent que l’on trouve dans l’Odyssée au chant XI mais sous forme d’invocation aux morts et où Ulysse apprend son avenir de Tiresias. Au livre 14, Télémaque descend donc aux enfers à la recherche d’Ulysse : c’est une descente physique à la manière d’Énée dans l’Énéide. La barque de Charon le conduit au pied du trône de Pluton que Fénelon décrit de la manière suivante, en personnifiant des attitudes humaines répréhensibles à ses yeux :
Au pied du trône était la Mort, pâle et dévorante, avec sa faux tranchante qu’elle aiguisait sans cesse. Autour d’elle volaient les noirs Soucis, les cruelles Défiances ; les Vengeances, toutes dégoutantes de sang, et couvertes de plaies ; les Haines injustes, l’Avarice, qui se ronge elle-même ; le Désespoir, qui se déchire de ses propres mains ; l’Ambition forcenée, qui renverse tout ; la Trahison, qui veut se repaître de sang, et qui ne peut jouir des maux qu’elle a faits ; l’Envie, qui verse son venin mortel autour d’elle, et qui se tourne en rage, dans l’impuissance où elle est de nuire ; l’Impiété, qui se creuse elle-même un abîme sans fond, où elle se précipite sans espérance (p. 323).
Pluton invite Télémaque à chercher Ulysse dans les deux domaines des enfers : le Tartare pour les réprouvés à les Champs-Élysées pour les bons. Dans le Tartare, les pires maux sont réservés non pas aux traitres, mais aux hypocrites « qui, faisant semblant d’aimer la religion, s’en étaient servis comme d’un beau prétexte pour contenter leur ambition, et pour se jouer des hommes crédules : ces hommes, qui avaient abusé de la vertu même, quoiqu’elle soit le plus grand des dieux, étaient punis comme les plus scélérats de tous les hommes » (p. 325). On y rencontre aussi les rois qui ont abusé de leur puissance.
Mais ce qui consterna davantage Télémaque, ce fut de voir, dans cet abîme de ténèbres et de maux, un grand nombre de rois qui avaient passé sur la terre pour des rois assez bons. Ils avaient été condamnés aux peines du Tartare, pour s’être laissé gouverner par des hommes méchants et artificieux. Ils étaient punis pour les maux qu’ils avaient laissé faire par leur autorité. De plus, la plupart de ces rois n’avaient été ni bons ni méchants, tant leur faiblesse avait été grande ; ils n’avaient jamais craint de ne connaître point la vérité ; ils n’avaient point eu le goût de la vertu, et n’avaient pas mis leur plaisir à faire du bien (p. 331-332).
Aux Champs-Élysées, le spectacle est tout différent :
Télémaque, qui cherchait son père, et qui avait craint de le trouver dans ces beaux lieux, fut si saisi de ce goût de paix et de félicité, qu’il eût voulu y trouver Ulysse, et qu’il s’affligeait d’être contraint lui-même de retourner ensuite dans la société des mortels. C’est ici, disait-il, que la véritable vie se trouve, et la nôtre n’est qu’une mort. Mais ce qui l’étonnait était d’avoir vu tant de rois punis dans le Tartare, et d’en voir si peu dans les Champs-Élysées. Il comprit qu’il y a peu de rois assez fermes et assez courageux pour résister à leur propre puissance, et pour rejeter la flatterie de tant de gens qui excitent toutes leurs passions. Ainsi, les bons rois sont très-rares ; et la plupart sont si méchants, que les dieux ne seraient pas justes, si, après avoir souffert qu’ils aient abusé de leur puissance pendant la vie, ils ne les punissaient après leur mort (p. 336).
Télémaque reçoit l’assurance qu’Ulysse est vivant et il sort du royaume des morts, instruit là aussi sur ce qui fait un bon ou un mauvais roi.
Après diverses aventures, au livre final, Télémaque arrive à Ithaque où la description du retour auprès de son père est d’une discrétion frustrante pour le lecteur.
Mentor redevient Minerve qui donne ses derniers conseil puis disparait dans les cieux :
À peine la déesse eut achevé ce discours, qu’elle s’éleva dans les airs, et s’enveloppa d’un nuage d’or et d’azur, où elle disparut. Télémaque, soupirant, étonné et hors de lui-même, se prosterna à terre, levant les mains au ciel ; puis il alla éveiller ses compagnons, se hâta de partir, arriva à Ithaque, et reconnut son père chez le fidèle Eumée (p. 442).
Réception des Aventures de Télémaque
Louis XIV, se sentant donc critiqué par le texte, refusa sa publication mais les publications clandestines se multiplièrent immédiatement ainsi que des traductions dans de nombreuses langues. Par certains côtés, Fénelon annonçait le siècle des Lumières : le souverain doit être éclairé et doit chercher le bonheur de son peuple, il doit refuser la guerre ; par ailleurs le commerce permet de bons contacts entre les peuples. Dans le livre V de l’Emile de Rousseau, les références à Télémaque sont nombreuses [1]
Si l’on examine la liste des éditions de la BnF on a, par siècles, la distribution suivante :
– 17e 8
-18e 52
-19e 350
-20e 53
-21e 3
Total 466
Le mot « Télémaque » dans un graphique de distribution Google Ngram Viewer donne des résultats analogues (cliquer sur l’image pour l’agrandir) :
Comme on peut le voir, c’est au moment de la Révolution que Télémaque connait un grand succès : il s’agit d’un manuel d’éducation plaisant, dans l’esprit du temps de retour à l’Antiquité remis à l’honneur par le néo-classicisme (Cf sur ce site).
Après la Révolution et les critiques de l’abus de l’Antiquité par Volney (Cf sur ce site ), on garde cependant l’aspect formateur du livre qui est maintenant destiné aux enfants dans de nombreuses éditions. Le déclin a lieu dans la seconde partie du 19e siècle mais le livre était encore au programme du bac au début du 20e siècle [2]. Il figure encore dans une édition de 1964 du célèbre Lagarde et Michard (XVIIe siècle, p. 423-429) et a été au programme de l’agrégation (lettres et grammaire) jusqu’en 2010.
Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Rien, sinon une pièce de musée. Mais je suggère à Christopher Nolan d’en faire une suite de l’Odyssée : les péripéties y sont suffisamment nombreuses et attrayantes pour séduire à nouveau un large public.
- Wikisource, livre V [↩]
- Jacques Brun, Les Aventures de Télémaque : destins d’un best-seller, Littératures classiques, 2009/3 N° 70 , pages 133 à 146 [↩]


